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Compte rendu

Mission scientifique à Juan de Nova

& quelques escapades malgaches

- du 26 oct. au 6 nov. 2009 -

 

Rédaction : Jean HIVERT


Juan de Nova est un territoire insulaire français faisant partie des cinq îles Éparses (Tromelin, Les Glorieuses, Europa, Bassas da India). Ces dernières, qui se situent dans l’ouest de l’Océan Indien, sont inclues au territoire d’agrément du Conservatoire Botanique National de Mascarin (CBNM) depuis 2007. Juan de Nova qui se trouve dans le canal du Mozambique, présente une taille réduite (5,5 x 1,5 km) et culmine à 13 m d’altitude. Son accès y est très réglementé (besoin de diverses autorisations administratives émanant du gestionnaire, les Terres Australes et Antarctiques Françaises [TAAF]) et relativement délicat compte tenu de son isolement en mer.

0Carte1-JuanDeNova

Fort de son expérience acquise sur la flore de l’archipel des Comores et de quelques îles Éparses (Les Glorieuses, Europa), le CBNM, dans le cadre de son agrément, a organisé une mission scientifique pluridisciplinaire sur Juan de Nova, du 26 octobre au 6 novembre 2009, grâce au financement du Ministère de l'Ecologie, de l'Energie, du Développement Durable et de la Mer. Elle était composée de :

- trois botanistes du CBNM : Vincent BOULLET, Marie LACOSTE et Jean HIVERT,

- deux spécialistes des cétacés de l’association GLOBICE : Christophe JAMES & Nicolas PERETTI.,

- une spécialiste des tortues marines de l’association KELONIA : Marie LAURET-STEPLER.

Rajouter à ce groupe de scientifiques, un VAT médecin des TAAF (Joseph FOURNIER) ainsi que l’équipage du catamaran l’Inventive composé d’un skipper, d’un matelot et d’une cuisinière (respectivement Jean-Bernard GALVEZ, Rémi et Moana).

Jean-Bernard GALVEZ (skipper, Inventive) Rémi (matelot, Inventive)

Mais avant tout, rallier Juan de Nova. D'abord prendre un avion depuis la Réunion jusqu'à Antananarivo (la capitale de Madagascar). Puis, un second pour regagner Mahajanga, au nord-ouest de la Grande île. Charmante ville balnéaire, remarquable notamment par son gigantesque baobab sur le front de mer et par son port de boutres traditionnels, Mahajanga, est un des plus gros ports de commerce de Madagascar. Et pourtant l'activité y est bien calme : quelques crevettiers et une poignée de péniches de transport, mais un tas de pirogues à voiles triangulaires et quelques boutres traditionnels. Parmi ces embarcations, le catamaran de Jean-Bernard - l'Inventive - nous attend fièrement.

Marie LACOSTE (botaniste, CBNM)

Par une belle fin de matinée, le vent léger mais favorable, les placards emplis de nourriture et d'eau douce, nous levons les voiles et l'Inventive s'extirpe mollement de l'immense baie abritant le port de Mahajanga. Entre notre position de départ et Juan de Nova : 260 milles marins, soit pas loin de 500 km. Il nous faudra un peu plus de 40 heures pour effectuer le trajet aller. De biens bons moments sur une mer calme et ensoleillée, avec une pause improbable sur l'îlot de Chesterfield : minuscule banc de sable bien loin des côtes, dépourvu de végétation, occupé par une petite colonie de sterne cherchant désespérément à pondre et par une dizaine de pêcheurs malgaches survivant tant bien que mal sous des bâches les protégeant du soleil et passant leur journée en pirogue à pêcher et capturer tout ce qui peut l'être : poissons, tortues, holothuries...qui finissent séchés au soleil afin d'être transporté et revendu sur terre tous les 3-4 mois. On avance essentiellement grâce aux 2 moteurs du cata, la grand voile et le génois étant déployés plus pour l'apparat que pour vraiment s'en servir efficacement. On ne croise absolument personne une fois passé le Cap Saint-André (phare à la pointe nord-ouest de Madagascar) mais nous devons rester vigilants. Ainsi, durant ces 2 nuits de cata, il nous aura chacun fallu effectuer un quart de surveillance. Moments magiques de se retrouver seul au milieu de cette immensité sombre qu'est la mer et sous une chape d'étoiles innombrables.

Marie LAURET-STEPLER (spécialiste des tortues, Kélonia) Nicolas PERETTI & Christophe JAMES (spécialistes des cétacés, GLOBICE)

Et, enfin, Juan de Nova. Le jour se lève à peine, et nous jetons l'ancre sur le littoral nord de l'île, le seul relativement accessible sans risque de transformer l'Inventive en belle épave. Avant de toucher terre, prendre contact radio avec l'autorité locale : le gendarme... Juan de Nova est en effet placée sous surveillance constante d'une quinzaine de militaires et sous la responsabilité d'un unique gendarme, tous détachés pour une période d'environ 1,5 mois. La présence française étant 'obligatoire' car Madagascar revendique cette île depuis fort longtemps et attend la moindre faille pour s'en emparer. Pourquoi un tel attrait pour un îlot si isolé ? La présence de pétrole y a été en effet signalée…

Nous autres, les botanistes, descendons les premiers. Passage pour quelques salutations et présentations au camp militaire, et on regagne la Gendarmerie, à l'autre bout de la piste d'atterrissage du Transall (env. 1,3 km). Ce sera notre QG, idéalement situé à la pointe ouest de l'île (parfait pour contempler les couchers de soleil et bien ventilé). A peine le temps de déposer les sacs que nous voilà parti explorer les ressources floristiques de cette île quasi méconnue d'un point de vue botanique (la dernière investigation botanique sérieuse ayant été faite par Henri PERRIER DE LA BÂTHIE en 1921 !). Elle jouit d'ailleurs d'une mauvaise réputation comparée aux autres îles Éparses pour cause d'exploitation humaine acharnée et basée autour de deux ressources : le guano et le coprah.

Jean HIVERT (botaniste, CBNM)

Les trois botanistes passons ensemble la première journée, Vincent nous délivrant une partie de ses vastes connaissances sur la flore et les habitats des îles Éparses et des littoraux de l'Océan Indien. Marie et moi notons chacun de ces propos afin d'assimiler rapidement ces nouvelles espèces. Les jours suivants se passeront seul ou parfois en groupe, mon rôle étant de parcourir chaque recoin de l'île afin de relever l'ensemble des espèces présentes à Juan (et d'en constituer un herbier) ; identifier des habitats bien préservés et y noter la succession des espèces le long d'un décamètre. Mes collègues, eux, sont chargés d’effectuer les relevés phytosociologiques (étude des habitats floristiques).

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Nos 7 jours sur Juan seront exclusivement consacrés au travail. Mais quel plaisir de se sentir l'âme d'un explorateur sur ce nouveau territoire. Et les découvertes et surprises naturalistes seront nombreuses... Alors qu'au premier abord on ne perçoit de Juan que sa vaste forêt de filaos, l'île présente un tas de faciès et de particularités écologiques : des bandes de végétation littorales naturelles, une originale ceinture de karst corallien (le socle de Juan est un plateau de corail, émergé il y a seulement quelques milliers d’années, qui permet la circulation de l'eau de mer) abritant des formations arbustives et herbacées indigènes ainsi que des mares d'eau saumâtre dont le niveau monte ou descend en fonction de la marée, une petite mangrove intérieure et même un mini tsingy : sorte de plateau de roches calcaires rendues pointues et acérées par l'érosion. Au total, on a répertorié environ 115 espèces dont une bonne partie nouvellement signalées à Juan (mais connues à Europa ou à Madagascar). Fait notable également, très peu d'espèces exotiques et pas de gros phénomènes d'invasion, ce qui signifie que, malgré les perturbations causées au milieu originel (brûlis et défrichage pour plantations de cocotiers, exploitation du guano sur le karst), ce sont les espèces indigènes pionnières qui recolonisent les espaces.

Question faune, la diversité est ahurissante. Des tas d'insectes - fourmis, sauterelles, chenilles et papillons, araignées de toutes formes, et quelques énormes scolopendres dans les baraquements -, quelques gros geckos, et des scinques endémiques. Mais surtout une avifaune riche - héron, milan, corbeau, guêpier de Madagascar, limicoles et passereaux – marquée notamment par deux énormes colonies de sternes fuligineuses. Ainsi, à chaque pointe de l'île, nichent au sol des centaines de milliers de ces élégants oiseaux, en ce moment en pleine saison de reproduction. Lorsque nous avons dû travailler dans les zones de colonie - de façon la plus brève possible et très précautionneusement : surtout ne pas écraser les oeufs -, c'était très impressionnant de voir ces oiseaux venir sans cesse et à tour de rôle, planer à 50 cm au dessus de nos têtes. Mais la plus grande gêne dans les colonies, c'est le vacarme incessant causé par les piaillements aigus des sternes. Et puis, bien sûr, question faune comment ne pas oublier les moustiques... Des nuages entiers qui viennent s'abattre sur chaque cm de peau à nue (et même à travers les vêtements fins) sitôt la nuit tombée. Les populations de moustiques sont très importantes sur cette île pourtant très aride (moins de 240 mm de pluie par an) car ils sont capables de se reproduire dans les mares d'eau saumâtre. Du côté marin, l'océan et le lagon semblent également très intéressants : nos observateurs de cétacés ont ainsi pu repérer 5 baleines et baleineaux durant le séjour ainsi que quantités de dauphins, de raies manta et de requins. Depuis le bord du lagon on pouvait même apercevoir quelques requins citron nageant gracieusement. Par contre, les observations de tortue s’avèrent rares.

Côté histoire humaine, on trouve encore sur Juan les vestiges des exploitations passées (entre 1900 et la fin des années 1960) : quelques immenses cocotiers, rares survivants d'une exploitation jadis florissante mais aujourd'hui complètement anéantie par les cyclones et les termites, et dont il ne reste que des centaines de grands trous en forme de cuvette pratiqués lors de la plantation afin de favoriser les remontées d'humidité ; des bouts d'outils en fer utilisés sur le karst corallien afin d'y extraire le guano et pour lequel un ingénieux système de rail et de wagonnets avait été mis en place pour rallier la partie sud de l'île où était prélevé le guano à la partie nord afin de le concasser puis de l'acheminer via un ponton sur des bateaux à destination de Madagascar ; une imposante maison - la maison PATUREAU - faite de pierre taillée dans le corail, à 2 niveaux et entourée de quelques arbres d'ornement et de fruitiers (flamboyant, albyzia, frangipanier, bambou, citron... et même un baobab). Mais aujourd'hui tout ceci est bien pitoyable : la maison, les machines et les aménagements sont en ruine, les arbres étêtés et à moitié crevés...

3Joseph_FOURNIER_thumb

Le rythme sur l'île semble immuable : beau temps, légère brise, températures montant en flèche (au maximum elles doivent approcher les 45°C au soleil), quiétude...mais il faut malheureusement déjà partir. On quitte Juan par une belle matinée, laissant derrière nous une mince bande de sable blanc surmontée de quelques touffes vertes ; des dizaines de sternes nous suivent sur l'océan allant se nourrir dans les bancs de poissons. Durant la traversée du retour, le temps reste très clément et les vents et les courants marins nous sont favorables. Notre voyage va à nouveau durer une quarantaine d’heures. Cette fois-ci, on s’accorde une étape sur Nosy Makamby (îlot Crevette), magnifique île malgache recouverte d’une savane à graminées entretenue par brûlis, et de palmiers tels que Hyphaene coriacea et Bismarckia nobilis. Sa naturalité est certes bien perturbée car elle est fréquentée par des pêcheurs qui viennent tirer profit de ressources végétales et maritimes mais d’un point de vue paysager, Nosy Makamby est vraiment superbe !

Le voyage arrive pratiquement à son terme. Il ne nous reste qu’une journée sur Mahajanga, durant laquelle nous irons visiter le fabuleux Cirque Rouge, soit une succession de collines de latérite rouge à blanche.

Fin d’une belle aventure humaine et scientifique, sur des territoires absolument exceptionnels et passionnants. Vivement la prochaine…

Gallerie (partie 1)

Gallerie (partie 2)