En mai 2026, une équipe de scientifiques et de cordistes a bravé l’altitude et le vide lors d’une expédition scientifique inédite sur les remparts du Piton des Neiges, afin d’observer et d’étudier des recoins encore jamais prospectés.
L’expédition a permis de recenser 242 espèces végétales, dont 71 strictement endémiques de La Réunion. Mais il faut aussi souligner un constat plus préoccupant : les espèces exotiques envahissantes sont déjà présentes dans plusieurs strates traversées, et occupent parfois la totalité du terrain dans certaines zones.
Les résultats de cette expédition de six jours révèlent donc à la fois des trésors de biodiversité et l’urgence de la situation pour la conservation de la flore réunionnaise : on pensait ces espèces végétales protégées par l’isolement de ces recoins reculés… mais il n’en est rien.
À l'origine : une expédition aux objectifs scientifiques multiples
Objectif principal : compléter les connaissances en analysant, selon la méthode AFLORUN, des mailles jusqu’alors non cartographiées et dépourvues de toute donnée floristique ou faunistique. Il est important de souligner que la végétation et l’environnement ont été aussi peu perturbés que possible : les méthodologies employées sont non invasives.
L’équipe a notamment recherché des espèces menacées, avec des collectes de diaspores destinée à enrichir l’herbier et à nourrir les études taxonomiques, ainsi que des récoltes de bryophytes et de champignons.
L’expédition visait également à détecter des habitats et micro-habitats encore jamais modélisés, afin de compléter et corriger la cartographie des habitats CarHab à La Réunion.
Des objectifs concernaient aussi la faune : étude des arachnides et des mollusques. Ces inventaires ont été réalisés par chasse à vue et collecte de litière, l’identification photographique étant privilégiée.
Une préparation minutieuse, à la hauteur des enjeux
Une expédition dans des milieux aussi difficiles d’accès impose de nombreuses contraintes et une préparation rigoureuse.
Il a d’abord fallu constituer la bonne équipe : des botanistes professionnels du CBNM, des moniteurs fédéraux expérimentés en spéléologie – certains cumulant les deux compétences, comme Rémi-Paul Grondin, botaniste au CBNM et spécialiste de canyoning – ainsi que des spécialistes des arthropodes et des mollusques de l’ARCAM.
Les botanistes ont été formés aux techniques de progression verticale sur corde, une compétence qui a conditionné la réussite de la mission : sans elle, ces secteurs seraient tout simplement restés inaccessibles à l’inventaire scientifique. L’équipe a été héliportée pour accéder à la zone d’expédition, sur un site précis choisi pour ne générer aucun impact sur la végétation et les terrains environnants, la zone de dépose devant elle-même être sûre pour l’équipe.
La réduction de l’impact de la mission a été prise très au sérieux : biosécurité, gestion des déchets, limitation de l’atteinte au milieu, prévention du risque incendie… L’organisation a suivi des règles strictes, jusque dans les détails pratiques (bivouac, équipement minimaliste pour progresser et pour dormir).
L’expédition s’est enfin déroulée pendant la période d’hivernage du pétrel de Barau, oiseau endémique de La Réunion et espèce protégée, dont la présence conditionne également le calendrier de ce type de mission.
Des espèces qu'on croyait protégées, déjà menacées
Parmi les 242 taxons recensés, 186 sont indigènes et 71 strictement endémiques de La Réunion : ces chiffres témoignent d’une richesse végétale remarquable.
L’équipe a même relevé une observation qu’elle ne parvient pas encore à rattacher à une espèce connue, sans pouvoir affirmer à ce stade qu’il s’agit d’une découverte inédite pour la science.
Côté faune, les connaissances sur de nombreux groupes d’animaux du secteur étaient quasiment inexistantes avant l’expédition. Les spécialistes de l’ARCAM ont ainsi pu observer certaines zones pour la première fois et découvrir un certain nombre d’espèces jamais observées à La Réunion ou tout simplement inconnues pour la science.
Mais l’expédition révèle aussi que les espèces invasives, végétales comme animales (les rats et les chats notamment), ont déjà atteint ces endroits pourtant extrêmement reculés : des traces de rongeurs ont été relevées tout au long du parcours et une forte prédation par les chats sur les colonies de pétrel de Barau a été observée. Ce constat est sans appel : si cette végétation n’est pas protégée rapidement, elle risque de disparaître, au même titre que dans les zones plus accessibles de l’île.
Comment mieux conserver cette flore réunionnaise exceptionnelle ?
Cette expédition confirme une réalité qui s’impose à tout projet de conservation à La Réunion : sur un territoire au relief exceptionnel, chaque intervention de protection exige des moyens humains et matériels considérables. Il est donc urgent d’accélérer la recherche et le recours à la lutte biologique contre certaines plantes exotiques envahissantes, tout en renforçant la lutte contre les rats et les chats puisque les méthodes classiques de terrain ne peuvent, seules, répondre à l’ampleur du problème dans des secteurs aussi difficiles d’accès.
Cette expédition n’aurait pas été possible sans l’implication bénévole de passionnés de l’ARCAM et de la Ligue Réunionnaise de Spéléologie et de Canyoning, qui a permis d’en réduire considérablement le coût, ni sans le mécénat exceptionnel de la Distillerie Rivière du Mât, principal partenaire financier de la mission, et du groupement Ma Pharma engagée.
Les résultats de cette expédition donneront lieu à un rapport détaillé, qui sera transmis au Parc national de La Réunion et au CBNM d’ici la fin de l’année 2026.


